Clans et Tribus

Les Maoris, le peuple de la Terre du Long Nuage Blanc

Arrivés en pirogue de haute mer entre 1250 et 1350, les ancêtres des Maoris ont fait d’Aotearoa l’une des dernières grandes terres peuplées par l’humanité. Mythes fondateurs, mana, haka, guerre des mousquets et colonisation britannique : voici l’histoire d’un peuple trop souvent réduit à un motif de tatouage.

L’histoire en détail

Les Maoris sont le peuple autochtone de Nouvelle-Zélande, qu’ils appellent Aotearoa, la « Terre du Long Nuage Blanc ». Leurs ancêtres polynésiens y sont arrivés en pirogue entre 1250 et 1350 et ont formé une société de tribus (iwi) ; la guerre des mousquets, le traité de Waitangi de 1840 puis les guerres de Nouvelle-Zélande (1845-1872) leur ont fait perdre l’essentiel de leurs terres. Ils représentent aujourd’hui près de 18 % de la population.

L’arrivée des Polynésiens à Aotearoa

La nuit, en plein océan, des navigateurs scrutent la houle, les étoiles, les nuages et les rares oiseaux depuis le pont d’un grand waka, une pirogue de haute mer. L’embarcation paraît rudimentaire. Pourtant, ils ne sont pas perdus : ils lisent des signes.

Tous connaissent la légende de Kupe. Parti de Hawaiki, la patrie mythique des Polynésiens, il aurait poursuivi une pieuvre géante jusqu’à découvrir une terre couronnée d’un long nuage blanc. Lorsque les capitaines de waka abordent ces rivages, entre 1250 et 1350, ils achèvent l’une des dernières grandes étapes du peuplement humain de la planète.

Le territoire s’étire sur plus de 1 500 km. Au nord, des plantes tropicales peuvent pousser ; au sud, les hivers sont rudes. Les forêts, les rivières et les montagnes enneigées abritent des oiseaux inconnus : le kiwi, les moas, grands oiseaux incapables de voler, et l’aigle de Haast, dont l’envergure atteint près de 3 m et qui chasse les moas.

Le mythe de la création : Ranginui et Papatūānuku

Les premiers arrivants apportent avec eux le socle de leur société : les récits de Ranginui, le Père Ciel, et de Papatūānuku, la Terre Mère. Il en existe de nombreuses versions. Ces récits ne sont pas de simples légendes : ils dessinent une carte des relations entre l’humain et le monde. Chaque enfant du couple est à la fois un ancêtre et un domaine d’existence porteur d’un mana propre.

Au commencement, le Ciel et la Terre sont enlacés si étroitement que leurs enfants vivent dans l’obscurité. Tāne Mahuta, qui a besoin d’espace pour faire pousser ses forêts et abriter ses oiseaux, pousse son père vers le haut, loin de sa mère. La lumière inonde enfin le monde.

Chacun peut alors accomplir son œuvre. Tangaroa façonne la mer et ses habitants. Rongo-mā-Tāne crée le kūmara, la patate douce, et les plantes cultivées ; Haumia-tiketike, les plantes sauvages et les racines comestibles. Dans la version racontée par Kan McTavish, Tūmatauenga crée les humains et veille sur leurs guerres, leur chasse et leur pêche.

Tous n’approuvent pas la séparation. Tāwhirimātea, présentée au féminin dans la version racontée par la vidéo, exprime sa colère par les vents, les tempêtes et le tonnerre. Certaines traditions évoquent aussi Rūaumoko, le benjamin resté auprès de sa mère : quand il bouge, la terre tremble et les volcans s’éveillent.

Whakapapa, whānau, hapū, iwi : l’organisation de la société maorie

Ces ancêtres sont à l’origine de lignées dont les Maoris descendent encore aujourd’hui. Ce lien s’appelle le whakapapa. Le mot contient « papa », qui désigne ici le sol, la couche : le whakapapa empile les générations et relie tous les êtres entre eux.

La société s’organise en cercles emboîtés :

  • Whānau : la famille élargie, unité de base de la vie quotidienne.
  • Hapū : le clan, qui partage des ancêtres et un territoire qu’il administre et défend.
  • Iwi : la tribu, regroupement de hapū se réclamant d’un ancêtre commun, souvent un capitaine de waka.

Chaque personne se présente par ce whakapapa, complété par sa montagne (maunga) et sa rivière (awa). C’est leur carte d’identité. À qui aurait demandé le nom de ce peuple, on aurait donné presque autant de réponses qu’il y avait d’habitants.

Ariki, rangatira et mana : qu’est-ce que le pouvoir chez les Maoris ?

Deux figures dirigent les groupes. L’ariki est le premier-né d’une lignée de premiers-nés, au plus près des atua, les dieux et ancêtres mythiques ; il peut être le chef suprême d’un iwi. Le rangatira exerce un rôle plus local, à l’échelle du hapū : il conseille, prend la parole en public, gère les alliances, les disputes et la défense.

Leur autorité repose sur le mana. Rien à voir avec la jauge des jeux vidéo : le mana maori ne vient pas de l’individu mais du groupe. C’est une force d’autorité et de légitimité liée aux ancêtres, aux actes et à la parole. Le groupe confie son mana au chef, qui le fait refluer vers le peuple, la terre et l’eau.

Un chef qui prend de mauvaises décisions ou fait perdre des terres voit donc son mana diminuer. Dans de rares cas, un ariki affaibli reste chef en titre, mais un rangatira jugé plus capable assume la direction politique.

Agriculture, kāinga et pā : une société qui transforme son île

Les Maoris adaptent leurs techniques au terrain : murets de pierre contre le vent, terrasses sur les pentes, buttes de terre pour le kūmara. Leur invention la plus astucieuse est le rua kūmara, une fosse de stockage creusée dans le sol et couverte d’un toit qui évacue la pluie. Fermée par une porte en bois, elle protège les réserves du kiore, le rat polynésien arrivé avec les premiers colons. Les Mohicans, eux aussi, enterraient leurs réserves de maïs (voir le dossier sur les Mohicans).

Chasse et pêche sont si efficaces qu’elles ont des effets dévastateurs. Les otaries à fourrure disparaissent de la plupart des régions. Les neuf espèces de moas s’éteignent, tout comme l’aigle de Haast, privé de proies, et environ 35 espèces de gros oiseaux. L’image du « bon sauvage » en harmonie avec la nature ne résiste pas aux faits, ici comme ailleurs.

La population passe de quelques centaines de personnes à 80 000 ou 100 000. Les iwi et les hapū se disputent les meilleures terres, les zones de pêche et de chasse. Le kāinga, village ouvert organisé autour des cultures, cède peu à peu la place au pā, village fortifié perché en hauteur et protégé de palissades, puis de fossés et d’enceintes multiples.

La guerre avant les Européens

Faute d’armes de jet efficaces, les guerriers privilégient le corps-à-corps avec le taiaha, long bâton de combat, le patu, casse-tête court, ou le tewhatewha. Kan McTavish raconte une ruse : des guerriers cachés dans le ventre d’une baleine échouée, ressource précieuse et tapu, jaillissent pour massacrer ceux qui viennent la dépecer. Quand un pā tombe, ses habitants sont tués ou réduits en esclavage.

Abel Tasman et James Cook : les premiers contacts

En 1642, les Ngāti Tūmatakōkiri, un des iwi puissants de l’île du Sud, voient approcher deux navires. Les guerriers lancent défis et incantations depuis leurs waka ; l’étranger répond par des trompettes, puis par un coup de canon. C’est Abel Tasman, envoyé de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales. Le lendemain, dans la baie appelée aujourd’hui Golden Bay, la rencontre tourne mal : quatre marins sont tués. Tasman fait tirer et reprend la mer.

Quand James Cook arrive en 1769, la première rencontre, à Poverty Bay, est violente. Grâce à son interprète tahitien, Tupaia, il parvient ensuite à échanger clous, perles et étoffes contre des vivres. Il cartographie les deux îles et franchit le détroit qui porte son nom. Les conflits ne cessent pas, mais les Maoris figurent désormais sur les cartes du monde.

Baleiniers, missionnaires et naissance du mot « maori »

Comme en Tasmanie à la même époque (voir le dossier sur les Palawas), baleiniers et chasseurs de phoques déferlent. Les premières installations à terre datent de 1792. Les Européens ont besoin de l’accord des chefs, qui y voient un avantage contre leurs rivaux. Les tribus proches des comptoirs s’enrichissent, adoptent la pomme de terre, plus productive que le kūmara, et s’arment de mousquets.

C’est sans doute à cette époque que les habitants désignent les étrangers par le mot Pākehā et eux-mêmes par tangata māori, « les gens ordinaires ». Les missionnaires arrivent en 1814 : écoles, églises, traduction de la Bible. Animaux et plantes venus d’Europe bouleversent l’alimentation et les paysages, tandis qu’une dépendance au marché et à la dette s’installe.

La guerre des mousquets (1818-1840)

Les affrontements se multiplient dès 1807, mais la guerre des mousquets éclate vraiment en 1818 et dure jusqu’en 1840, certains disent 1845. Plus d’une centaine de combats opposent des Maoris entre eux. Elle porte bien son nom : on se bat avec le mousquet et, surtout, pour l’obtenir.

Les prix s’envolent. Selon la vidéo, un mousquet vaut 150 paniers de pommes de terre et 8 porcs en 1814, puis 200 paniers et 15 porcs à partir de 1820. Pour payer, on cultive davantage, on asservit des prisonniers, on attaque des voisins pour leurs terres et on vend des toi moko, des têtes tatouées et momifiées. Ces têtes, conservées pour garder la présence d’un ancêtre ou prises comme trophées, deviennent une marchandise, comme d’autres restes humains ailleurs (voir le scalp et les têtes réduites des Jivaros).

Le tā moko, une généalogie gravée dans la peau

Le tā moko est le tatouage traditionnel maori. La peau est entaillée, et non piquée, avant d’être pigmentée, ce qui laisse des motifs en relief. Il affiche le whakapapa, le statut, les exploits et les étapes de la vie. Un homme de haut rang porte le moko kanohi sur tout le visage ; les femmes portent le moko kauae sur les lèvres et le menton.

Une guerre sans vainqueur

Aux îles Chatham, les Moriori, qui suivaient une règle de non-violence absolue, sont anéantis par les massacres, l’esclavage et les maladies : selon la vidéo, 95 % d’entre eux disparaissent. Aucun iwi ne l’emporte : une fois tout le monde armé, l’avantage s’annule. Tuberculose, grippe, dysenterie et syphilis s’ajoutent aux combats. On estime le bilan à environ 20 000 morts.

Te Rauparaha et l’origine du haka Ka Mate

Te Rauparaha, chef des Ngāti Toa, manque de mousquets face à une coalition des tribus du Waikato. Il conduit son peuple vers le sud, en enchaînant victoires, sièges et alliances, mais aussi les ennemis. Près du lac Rotoaira, traqué par un groupe de guerre, il obtient du chef local, Te Wharerangi, de se cacher dans un rua kūmara.

Une femme s’assoit jambes écartées au-dessus de la fosse. Chez les Maoris, les femmes détiennent un contre-pouvoir, le whakanoa, capable d’annuler le tapu et de neutraliser les sorts des tohunga, les prêtres experts. Les poursuivants s’éloignent. Te Rauparaha sort de la fosse, ébloui par le soleil, et célèbre sa survie en chantant et en dansant : c’est le Ka Mate, dont la paternité est reconnue par la loi en 2014.

Haka signifie simplement « danse ». On danse un haka pour accueillir, honorer les morts, exprimer la colère ou la joie, ou préparer un combat. On y retrouve le martèlement des pieds (waewae takahia), les yeux écarquillés (pūkana), la langue tirée (whetero) et le tremblement des mains (wiri), qui évoque l’air chaud ou les feuilles dans le vent.

Le traité de Waitangi (1840)

En 1830, environ 2 000 Européens vivent dans un pays sans autorité centrale. Missionnaires et commerçants réclament des lois, et Londres craint une intervention française. En 1839, la Couronne envoie William Hobson négocier avec les chefs. Le traité de Waitangi est signé le 6 février 1840.

Il place le pays sous autorité britannique et garantit aux Maoris la possession paisible de leurs terres. Mais tous les chefs ne le signent pas, et la version maorie traduit « souveraineté » par kāwanatanga, une gouvernance limitée qui, pour eux, préservait leur autorité sur les terres et les ressources. La Couronne se réserve en outre un droit de préemption sur les ventes de terres.

Les chiffres donnés dans la vidéo résument la suite. De 2 000 ou 3 000 en 1840, les colons passent à 772 000 en 1901. Les Maoris, eux, tombent d’environ 120 000 à 43 000. En 1860, ils possédaient 80 % de l’île du Nord ; en 1939, 9 %.

Les guerres de Nouvelle-Zélande (1845-1872)

Pétitions et recours restent sans effet, et les affrontements éclatent en 1845. En 1858, le Kīngitanga réunit plusieurs iwi autour d’un roi maori pour bloquer la vente des terres. Londres y voit une menace et déploie, selon la vidéo, jusqu’à environ 10 000 soldats en 1865.

Des Maoris combattent aux côtés de la Couronne : les kūpapa. Pour des tribus affaiblies par la guerre des mousquets, c’est souvent une question de survie, comme pour les Pawnees en Amérique (voir pourquoi les Pawnees ont choisi les États-Unis). Le roi Tāwhiao et les Waikato sont vaincus au milieu des années 1860 et environ 480 000 hectares sont confisqués. Riwha Tītokowaru remporte des victoires en 1868 mais cesse le combat en 1869. Te Kooti mène une guérilla jusqu’en 1872 avant de se réfugier dans le King Country.

Le mot kūpapa devient plus tard une insulte, synonyme de collaborateur. Selon les études récentes citées par Kan McTavish, les tribus alliées ont pourtant perdu, à long terme, autant de terres et de pouvoir que les tribus « rebelles ».

Les Maoris aujourd’hui

Dominion en 1907, la Nouvelle-Zélande s’éloigne encore de Londres avec le Constitution Act de 1986. Longtemps ruraux et invisibles, les Maoris représentent aujourd’hui près de 18 % de la population. Les inégalités persistent : un emploi plus rare, des logements surpeuplés et, selon la vidéo, une espérance de vie inférieure d’environ cinq ans.

La langue maorie est officielle depuis 1987 et s’entend en politique comme dans la vie privée. Les All Blacks portent la culture maorie dans le monde entier avec le Ka Mate et le Kapa o Pango, deux haka sans armes. Au Parlement, une députée a même utilisé le haka pour exprimer son refus d’un texte.

Pour aller plus loin

La colonisation de l’Océanie a aussi frappé la Tasmanie voisine : le dossier sur les Palawas, Aborigènes de Tasmanie raconte le sort de ce peuple. Pour comparer les mécanismes de dépossession, la conquête de l’Amérique et l’assimilation forcée des Autochtones éclairent ce qu’ont vécu les Maoris. Enfin, sur le commerce des trophées humains, le dossier sur le scalp prolonge l’histoire des toi moko.

Par Kan McTavish · mis à jour le 29 octobre 2026 · d’après la vidéo et ses sources.

Questions fréquentes

Quand les Maoris sont-ils arrivés en Nouvelle-Zélande ?

Les ancêtres des Maoris, des navigateurs polynésiens, ont atteint Aotearoa à bord de grandes pirogues appelées waka entre 1250 et 1350 environ. C’est l’une des dernières grandes étapes du peuplement humain de la planète.

Que signifie le mot « maori » ?

Tangata māori signifie « les gens ordinaires ». Le mot s’est imposé au contact des Européens, que les habitants appelaient Pākehā. Avant cela, chacun se définissait par sa généalogie, sa famille, son clan et sa tribu.

Qui a créé le haka Ka Mate des All Blacks ?

Le Ka Mate est attribué au chef Te Rauparaha, de la tribu Ngāti Toa, qui l’aurait composé après avoir échappé à ses ennemis caché dans une fosse à patates douces. Cette paternité est reconnue par la loi néo-zélandaise depuis le Haka Ka Mate Attribution Act de 2014.

Qu’est-ce que la guerre des mousquets ?

La guerre des mousquets est une série de plus d’une centaine d’affrontements entre tribus maories, de 1818 à 1840 environ, déclenchée par l’arrivée des armes à feu européennes. Elle aurait fait environ 20 000 morts.

Que dit le traité de Waitangi ?

Signé le 6 février 1840 entre la Couronne britannique et des chefs maoris, il plaçait la Nouvelle-Zélande sous autorité britannique tout en garantissant aux Maoris la possession de leurs terres. La traduction maorie, qui rendait « souveraineté » par kāwanatanga (une gouvernance limitée), est au cœur des contestations depuis.

Les sources

11 références vérifiées pour préparer la vidéo

  1. D.R. Simmons Ta moko : the art of Māori tattoo
  2. G.A. Henty Maori and Settler
  3. Berys Heuer Maori women
  4. Bruce Biggs English-Maori Dictionary
  5. Ian Knight (Osprey publishing) The New Zealand Wars 1820-72
  6. Une version alternative de la création du monde, vision plus féministe Lien
    shs.cairn.info
  7. Te Rauparaha : l’inventeur du Haka Ka Mate Lien
    fr.wikipedia.org
  8. Fort Maori Lien
    donsmaps.com
  9. Maori Iwi map Lien
    stories.polynesianpride.co
  10. Haka au Parlement de Nouvelle Zélande Lien
    youtube.com
  11. Apprendre le Maori Lien
    youtube.com

Astuce : essaie « têtes réduites », « Écosse » ou « Sand Creek ».